Russel Bouchard
Voir se dessécher l’esprit d’un peuple à ce point, et voir mourir le pays intérieur sans n’y rien pouvoir changer, est tout ce qu’il y a de plus affligeant et de plus mortifiant. Ici, l’ennemi n’est pas tant la mauvaise foi et la vénalité, que la peur, l’oubli, l’indifférence et l’abandon aux forces de l’ignorance. Les Québécois de souche sont d’éternels gamins accrochés à l’idée qu’ils se font d’eux et à leur cœur de coureur de bois. Parce qu’ils mangent trois repas par jour, parce qu’ils ont une canne à pêche, un fusil, un canot, un véhicule tout terrain et une motoneige, ils se croient les gens les plus libres de la Terre. Dites-leur qu’ils sont accueillants, qu’ils ont un beau pays et qu’ils en ont plus qu’il n’en faut pour vivre, et ils vous le donneront pour vous remercier, pour peu qu’il vous plaise de les abuser.
Comme leurs ancêtres des temps héroïques, ils aiment la bière, les jours de fête bien arrosés, la solitude de l’ignorance, ont l’esprit partagé entre les sous-bois au nord et la Floride au sud, au point de n’y rien voir d’autre. Leur histoire est d’être gens sans terre, et l’idée qu’ils se font du pays est celle que se font les tribus nomades du territoire qu’ils parcourent sans jamais l’occuper. Ils ont été censitaires, canotiers, bûcherons, mineurs, gardiens, manœuvres, voyageurs de commerce pour des intérêts étrangers, et ne se sont jamais arrêtés à construire pays, à soigner leurs racines. Ils adorent se plaindre quand ils se croient victimes d’injustices, mais ne s’engagent jamais pour le bien commun. Leur mémoire est sélective, les cimetières leurs sont devenus indifférents, ils ne font plus d’enfants, ne pensent plus collectif et ont cessé de rêver. Ils ne croient plus ni à Dieu ni à Diable, quittent feu et lieu au gré du temps et de leurs émotions même s’ils y ont fondé famille, paroisse et village, et agonisent de leur amnésie consentie.
La terre, l’histoire, la foi chrétienne ne les inspirent plus ; et la langue française, qui ne cesse de reculer devant l’anglaise, constitue leur dernier lieu commun. Coupés de leurs racines et sans jardiniers pour les soigner, ils sont les derniers rejetons méprisés d’un peuple errant, dépossédé, livré aux forces vives du présent sur lequel il n’a plus aucune emprise, plus d’avenir.
Qu’importe si le monde s’écroule autour d’eux. Qu’importe s’il faut fermer village parce qu’il n’y a plus de gibier dans la forêt, plus de minerai dans la mine, plus de bois à couper sur la montagne, plus de barrage à construire au pied de la chute. Qu’importe si le patrimoine est parti avec la vague, si des étrangers occupent et exploitent le pays au gré de leurs ambitions. Qu’importe si quelques-uns d’entre eux en revendiquent tout l’usufruit et la propriété au nom d’un principe qui a produit de grands malheurs sous d’autres cieux. S’ils peuvent encore s’y promener et cocher un bulletin de vote de temps à autre, s’ils ont le choix entre crever sur place ou survivre sous d’autres cieux au prix du déracinement, s’ils peuvent courir les bois quand bon leur semble, si leur masure en forêt n’est pas menacée d’expropriation dans l’année en cours ou s’ils peuvent planter leur tente à l’ombre d’une sapinière, cela leur suffit pour se sentir libres et chez eux, pour dire qu’ils ont un pays, s’imaginer qu’ils en sont maîtres.
Comme Alice au Pays des Merveilles, ils croient que pour revenir à la réalité il leur suffit d’ouvrir les yeux, de dire que l’humanité est fondamentalement bonne, de se prétendre «maître chez eux», et de présumer que la paix dont ils raffolent les met à l’abri de toute menace.
